mardi 30 juin 2009

Katyn: la vérité sur un massacre

Alors qu'en janvier, les film "Che Guevara" étaient diffusés en masse, faisant ainsi l'éloge d'un criminel de guerre (voir articles précédents: "pour en finr avec la légende castro"; "pour en finir avec la légende du che"), le film "Katyn" n'a pas le droit d'être visionné aussi massivement. Nous vous proposons un article de Jean Sévillia "Katyn des victimes oubliées", publié le 19/03/2005 dans le Figaro Magazine. Pour connaitre la vérité sur ce massacre.

Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique signé par Ribbentrop et Molotov prévoit, dans un protocole secret, le futur partage de la Pologne. Les dés roulent : ce qui deviendra la Seconde Guerre mondiale commence sous les auspices de l’alliance nouée entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique.

Le 1er septembre, à l’aube, la Wehrmacht envahit la Pologne. Le 3 septembre, l’Angleterre et la France déclarent la guerre à l’Allemagne. Le 14 septembre, alors que Varsovie est complètement encerclée, Staline donne l’ordre à ses troupes de passer à l’offensive : le 17, l’Armée rouge envahit la Pologne orientale. Pris en tenaille, les régiments polonais sont écrasés. Le 27 septembre, le gouvernement et le haut commandement polonais se réfugient en Roumanie. Ils gagneront ensuite la France, puis l’Angleterre en juin 1940.

Dès le 28 septembre 1939 est signé entre le IIIe Reich et l’URSS un « traité d’amitié et de délimitation des frontières » . La Pologne est partagée. Dans la partie russe, le praesidium de l’URSS attribue la nationalité soviétique à tous les résidents des territoires incorporés. Tout citoyen est désormais soumis à la loi soviétique, avec les conséquences que l’on de-vine, au moment où le stalinisme atteint son apogée : le personnel administratif et politique est épuré, la répression frappe les opposants réels ou supposés.

Au cours de cette guerre éclair, 240 000 Polonais ont été faits prisonniers, dont environ 10 000 officiers. Si un certain nombre de simples soldats sont libérés début octobre, 25 000 autres sont envoyés construire des routes, et 12 000 mis à la disposition, comme travailleurs forcés, du commissariat à l’Industrie lourde. Deux camps pour officiers sont créés, à Starobielsk et à Kozielsk, ainsi qu’un camp pour les policiers, les gardiens de prisons et les gardes frontières à Ostaszkow. Fin février 1940, 8 000 officiers et 6 000 policiers et assimilés y sont internés.

Ces hommes appartiennent à l’élite de la société polonaise. Staline pense d’abord condamner les policiers sous un chef d’accusation visant les personnes ayant « combattu le mouvement ouvrier international » , ce qui équivaut à des peines allant de cinq à huit ans de détention. Mais sur proposition de Beria (le chef du NKVD, la police politique soviétique), la solution la plus radicale est choisie : l’extermination massive des prisonniers de guerre. Le 5 mars 1940, le Bureau politique décide d’ « appliquer la peine suprême » à 25 700 Polonais, « ennemis incorrigibles » qui « attendent seulement d’être libérés pour participer activement à la lutte contre le pouvoir soviétique » . L’acte écrit porte notamment les signatures de Staline et de Molotov.

Un mois est nécessaire pour préparer l’exécution de cet ordre. Puis, entre le 3 avril et le 13 mai 1940, les prisonniers sont transportés par petits groupes hors des camps. Ceux de Kozielsk sont amenés à Smolensk, où ils sont torturés et abattus d’une balle dans la nuque. Leurs cadavres sont ensuite transportés dans le bois de Katyn, où ils sont ensevelis dans d’immenses fosses communes, au bord desquelles d’autres prisonniers sont exécutés directement : 4 404 corps en tout seront enterrés ici, le nom de Katyn s’étant imposé pour désigner un crime collectif qui, au même moment, est perpétré ailleurs. Les 3 891 officiers de Starobielsk, eux, sont assassinés dans les locaux du NKVD à Kharkov, leurs dépouilles étant enterrées dans la banlieue de la ville. Quant aux 6 287 prisonniers d’Ostaszkow, exécutés dans les locaux du NKVD à Kalinine, ils sont inhumés dans une localité proche. Au total, plus de 14 500 hommes ont été massacrés.

Mais ce n’est pas tout. Puisqu’il faut 25 700 victimes, plus de 10 000 autres prisonniers - simples soldats, résistants civils ou « éléments socialement dangereux » - sont fusillés en application de la directive du 5 mars 1940. Et commence une immense vague de déportation vers le goulag. Selon l’historienne Alexandra Viatteau, entre le pacte germano-soviétique de 1939 et l’attaque allemande contre l’URSS en 1941, les Soviétiques ont déporté au moins 1,6 million de Polonais, dont la plupart sont morts.

En juin et juillet 1941, à la suite de la rupture du pacte Hitler-Staline, la totalité de l’ancien territoire polonais passe sous contrôle allemand. S’installe un régime de terreur qui, à travers les Einsatzgruppen, vise d’abord les Juifs, enfermés dans des ghettos et bientôt dans des camps, mais qui n’épargne pas les autres Polonais : dans l’est du pays, les crimes nazis succèdent aux crimes communistes.

Anéantie, rayée de la carte, la Pologne subit un abominable martyre. Mais les enjeux d’une guerre devenue mondiale vont diviser les Polonais. En décembre 1941, le général Sikorski signe avec Staline un accord qui aboutit à la formation d’une armée recrutée parmi les prisonniers de guerre des Soviétiques. Organisée au Proche-Orient en 1942, cette armée participera à la campagne d’Italie, en 1944, sous la direction du général Anders. A Londres, cependant, siège le gouvernement en exil, qui n’est pas prêt à pactiser avec Staline.

Le 12 avril 1943, coup de tonnerre : les Allemands annoncent la découverte, à Katyn, d’un charnier contenant 4 500 cadavres d’officiers polonais, qu’ils présentent comme des victimes des Soviétiques. L’URSS rejette aussitôt la responsabilité sur le Reich, mais le gouvernement polonais de Londres demande une enquête de la Croix-Rouge internationale, ce qui pousse Moscou à rompre ses relations diplomatiques avec lui. Les enquêteurs envoyés à Katyn concluent à un massacre antérieur à l’occupation allemande, mais les Soviétiques, quand ils reprennent la région, relancent la guerre de la propagande, accusant les Allemands.

Fin 1943, Moscou encourage la formation d’un Comité polonais de libération nationale où les communistes jouent un rôle prépondérant. Installé à Lublin en juillet 1944 et fort de l’avance des troupes soviétiques, cet organisme se proclame gouvernement légal de la Pologne. Le 1er août 1944, l’Armée nationale intérieure polonaise, qui ne reconnaît que le gouvernement de Londres, déclenche l’insurrection de Varsovie : Staline, dont les troupes sont à 20 kilomètres, laisse la Wehrmacht écraser ces patriotes anticommunistes, qui doivent se rendre après deux mois de combats héroïques. Transféré dans les ruines de Varsovie le 17 janvier 1945, le comité de Lublin, appuyé par les Russes, impose son pouvoir à tout le territoire polonais.

En 1946, les Soviétiques font inscrire Katyn dans l’acte d’accusation du procès de Nuremberg, mais le massacre disparaîtra du jugement final : la vérité, les Anglo-Américains la connaissaient, mais la proclamer serait revenu à accuser l’allié avec lequel ils venaient de gagner la guerre. En 1953, une commission d’enquête américaine parvient à la conclusion que les officiers polonais retrouvés à Katyn ont bien été assassinés par les Soviétiques. Mais ce n’est qu’en 1990, perestroïka oblige, que ces derniers, par la voix de Mikhaïl Gorbatchev, confessent leur responsabilité. En 1992, alors que l’URSS n’existe plus, Boris Eltsine remet au président polonais, Lech Walesa, les preuves de la préméditation du massacre de Katyn (...)

Selon l’historien Victor Zaslavsky, « la politique soviétique dans les territoires polonais annexés, et l’affaire de Katyn en particulier, représentent un cas emblématique de la politique de génocide de classe) ». Tragique ambiguïté de l’année 1945 : pour l’Europe de l’Est, l’heureuse défaite sur l’Allemagne nazie a signifié l’entrée dans un autre univers de nuit et de brouillard, celui du communisme stalinien. Il n’y a pas de bons assassins : si notre mémoire n’était pas hémiplégique, nous rendrions justice à toutes les victimes des systèmes totalitaires.

Jean Sévillia

dimanche 14 juin 2009

Le terrible isolement du PS français

Par Éric Zemmour
Publié le 05/06/2009 dans Le Figaro Magazine

Professionnels. Les socialistes ont achevé leur campagne sans passion ni enthousiasme, mais sans sortie de route. L'affichage ostentatoire de l'unité a fait rire - meeting commun Royal-Aubry -, n'a convaincu personne - soutien de toute sa génération à Benoît Hamon -, mais a réussi à étouffer les vrais débats : Manuel Valls qui ose approuver dans Le Figaro le projet de loi Estrosi sur les bandes. L'instinct de survie électorale existe encore au PS. Les européennes n'ont rien réglé pour la présidentielle, mais n'ont pas pourri les régionales. L'essentiel pour ce parti d'élus.
Alors que l'UMP manque de réserves, le PS en a trop ; la bonne campagne de Mélenchon redonne du poids à gauche ; le MoDem est derrière son leader maximo et Cohn-Bendit a fait du bouche-à-bouche aux Verts. Les grands feudataires locaux décideront au cas par cas et, Rue de Solferino, on s'étripera sur «l'union de la gauche» ou «la modernité». Un classique. Le jeu de bascule entre le centre droit et l'extrême gauche, qui occupe les socialistes depuis la IIIe République, n'est pas près de cesser.

Entre-temps, les socialistes français auront pu mesurer leur terrible isolement en Europe. Pour marquer leur retour à gauche, le PS avait fait de Barroso sa tête de Turc. L'idée n'était pas malhabile tactiquement tant le président de la Commission incarne la mondialisation libre-échangiste, la «concurrence pure et non faussée», et l'atlantisme sans complexe. Tout ce que les socialistes français ont entériné depuis près de vingt ans, votant l'essentiel des mesures au Parlement européen avec la droite.
L'hostilité à Barroso permettait de se défausser en douceur. Mais les socialistes espagnols et anglais, les Allemands aussi, refusèrent de lâcher le terne patron de Bruxelles. Les socialistes français se sont inclinés. Une fois de plus. Se sont retournés contre Sarkozy. Mais la dynamique de campagne fut alors brisée.

mercredi 3 juin 2009

Europe: tous perdants

Par Eric Zemmour
Publié le 27/06/2008 dans Le Figaro

Ils crient victoire, mais on ne les entend pas. Dupont-Aignan, Coûteaux ou Villiers à droite, Chevènement, Mélenchon ou Besancenot à gauche triomphent dans le désert. Et pourtant, elle ne tourne pas, l'Europe.
Le grand combat politique des vingt dernières années entre fédéralistes et souverainistes s'achève dans un champ de ruines. Tous perdants. Cette bataille avait débuté lors du référendum de Maastricht en 1992. Séguin était très proche de Chevènement ; Léotard faisait estrade commune avec Pierre Bérégovoy.
Mais, en 1995, c'est Chirac qui fut élu Président. Chevènement, en 2002, tentait « l'alliance des deux rives » ; mais c'est Le Pen qui faisait « turbuler le système ». Inhibés par le politiquement correct, Séguin et Chevènement n'osèrent jamais parler d'immigration à l'électorat populaire ; et Pasqua ne se vit jamais en numéro un.

En 2007, Sarkozy, sonné par le référendum sur la Constitution de 2005, osa reprendre les thèmes des « nonistes » : préférence communautaire, critique de l'euro fort, politique industrielle, mais aussi exaltation de l'identité nationale, tandis qu'il rassurait discrètement les élites européistes avec son minitraité simplifié. Il le fit illico. Copié-collé de la Constitution Giscard. Ratifié par l'UMP et le PS.
L'ouverture, ce fut cela : cette majorité de centre droit-centre gauche, conceptualisée par Giscard en 1974, ébauchée par Mitterrand en 1988, concrétisée en 2007. Ce coup de bonneteau se brisa sur le non irlandais. Ne restent que des européistes sans le peuple et des eurosceptiques sans le pouvoir.

Les prochaines européennes de 2009 changeront-elles la donne ? « L'Europe est un despotisme éclairé et doux », confiait un jour Jacques Delors.

jeudi 28 mai 2009

Marianne taille un costard à Descoings et à la discrimination anti-blancs

A propos de la possible nomination du directeur de Sciences-Po au ministère de l’Education nationale, Marianne reprend une tribune incendiaire du Vrai Débat, blogueur associé :

Appelez ce camp Système, UMPS MODEM, pensée unique, bien-pensance, peu importe. Il s’agit d’un camp qui rassemble des gens tous libéraux, tous européistes, tous atlantistes, tous bien peu patriotes, tous mondialistes, tous libre-échangistes.
 (…)

En ce moment, la pensée unique est communautariste. Elle vénère le modèle américain de la « diversité », elle souhaite partout imposer la discrimination positive. Nicolas Sarkozy a donc été chercher l’un des meilleurs ambassadeurs de cette pensée unique communautariste, Richard Descoings. L’actuel directeur de Sciences po Paris sera sans doute en effet le prochain ministre de l’Education nationale, la dernière prise du chef de l’Etat.
L’arrivée de Monsieur Descoings valide parfaitement notre analyse. Venu de gauche, il est surtout du camp de la pensée unique. Ultra européiste, il a contribué à renforcer un esprit bien peu patriotique dans les couloirs de la rue Saint Guillaume, siège d’une école où la haine de la France, ce pays qui a fauté et qui doit sans cesse se repentir, est enseignée plus que jamais.
Chantre de la discrimination positive, il a été le premier à la mettre en place dans les faits, en faisant entrer à Sciences po par une voie détournée des lycéens venus de certains quartiers.
Sur quels critères ces quartiers ont-ils été sélectionnés ? Ethniques bien sûr. Qu’on le dise officiellement ou pas, tout le monde le sait.
 Parce que Monsieur Descoings fait partie de ces hommes qui voit avant tout des blancs, des arabes et des noirs, avant de voir des riches et des pauvres. Pour lui, un Français d’origine étrangère, de préférence maghrébine ou africaine, sera toujours préférable à un Français dit « de souche », quel que soit le milieu social des uns et des autres. (…)

mardi 12 mai 2009

D'une simplicité biblique

Les propos de Benoit XVI sur le préservatif ont déclenché dernièrement une controverse mondiale. Ses détracteurs se présentaient pourtant comme des apôtres de la tolérance et du respect de la liberté d'expression. A cet égard, leur réaction ne manque pas de contradictions. Quelle est donc l’origine de ce paradoxe ? Pourquoi Benoît XVI dérange-t-il autant ?


Une réponse approfondie à cette question nous fait remonter jusqu’à la Renaissance et à l'Humanisme qui marquent les prémices de la modernité et l’émergence d’une vision anthropocentrée du monde, c'est-à-dire tournée vers l’homme. Au XVIIème siècle, Descartes, à la suite des humanistes, rebâtit un savoir fondé à partir des seules connaissances scientifiques. Plus tard, le siècle des Lumières a vu se développer l’émancipation de la volonté de la loi naturelle et des commandements chrétiens. Les auteurs de ces « idées nouvelles » sont les fondateurs de la pensée moderne telle que nous la connaissons. De créature, l’homme est devenu créateur. Il se fixe désormais ses propres normes et recherche « sa » vérité.

Attachons nous à deux principes du monde moderne. Premier principe: la liberté n’est plus d’obéir à une morale supérieure mais d’avoir la plus grande latitude d’action possible tant que je ne nuis pas moi-même à la liberté d’autrui[i]. Second principe : tous les hommes sont égaux, donc toutes les opinions se valent et personne ne peut m’imposer son avis en alléguant qu’il est supérieur : c’est le subjectivisme[ii]. En alliant ces deux principes on obtient donc : « je peux émettre n’importe quelle opinion puisque toutes les opinions se valent ».

Or, ce principe, comme on l’a vu, n’est pas appliqué par les médias. Quelle en est la cause ?

L’explication naît de la difficulté suivante : comment avoir une opinion sur tout sans m’en remettre à l’avis d’autrui ? Cela est impossible car ce serait alors reconnaître sa supériorité. Mais il m’est impossible de tout penser à la fois. Chacun va donc se rallier à l’opinion la plus couramment véhiculée et s’abandonner à l’appréciation du plus grand nombre en la faisant sienne. Pourtant, comme l’avait remarqué Platon en son temps, la vérité n’est pas nécessairement du côté du plus grand nombre.

Cette solution précaire pose une seconde difficulté : si tout le monde s’en remet à tout le monde, qui pense pour la majorité ? Deux entités ont cette autorité aujourd’hui. Les scientifiques, qui sont doctement écoutés, et les médias, qui véhiculent ce que pense la soi-disante majorité. On remarquera d’ailleurs que les médias ont fait appel aux scientifiques pour contredire les propos du pape.

Finalement, on aboutit malgré tout à une nouvelle morale motivée par le principe d’égalité. Cette morale est celle d'une certaine conception des droits de l’homme. Celle-ci est centrée sur le refus « de la différence qui veut faire la différence », aussitôt assimilée à une discrimination. La défense d'une identité culturelle est critiquée au nom de l’anti-racisme, la distinction de nature entre l'homme est la femme est assimilée à de la misogynie, l'affirmation d'une valeur supérieure du mariage entre un homme et une femme relève de l’homophobie... Tout ce qui tend à différencier deux faits, deux personnes ou deux comportements remet en cause l’égalité de façon inacceptable.

Mais cette nouvelle morale s’avance masquée. Elle ne veut pas apparaître comme telle sous peine de remettre en cause le principe d’égalité. En outre, elle fait fi du second principe : la liberté.

En effet, les médias qui imposent le refus de la discrimination comme opinion dominante, prônent un relativisme dogmatique. « Tout se vaut » nous dit-on, excepté ce qui remet en cause l’égalité et le relativisme. Autrement dit, toute opinion qui se prétend supérieure, qui se croit porteuse d’une quelconque vérité, n’est pas tolérée. La dimension liberticide du relativisme apparaît ici clairement. Par voie de conséquence plus le champ du relativisme s’étend, plus le nombre de domaines frappés par le dogmatisme s’accroît[iii].

Ainsi, dès lors qu’il invoque une morale qu'il juge plus digne pour l'homme, dès lors qu’il distingue un comportement d’un autre, le pape ne peut qu’être victime d’un lynchage médiatique.


Joseph d'Abbadi


[i] Principe développé par John Locke dans Traité du gouvernement civil.

[ii] Principe développé entre autre par Pierre Bayle.

[iii] Pour un approfondissement sur les conséquences de l'égalitarisme, se référer à l'ouvrage de Philippe Bénéton De l’égalité par défaut, Paris, Criterion, 1997.



jeudi 30 avril 2009

Quand Canal + se met dans la peau d'un noir

Paru dans Marianne 2, le 29/04/09

Par Vincent Monnier du Nouvel observateur Télé. Qui démonte l'incroyable manipulation médiatique de l'émission «Dans la peau d’un Noir» diffusée sur Canal plus en janvier 2007. Nous n'avons pas pour habitude de reprendre des articles de la presse écrite mais celui-ci - largement ignoré dans la presse - vaut le détour !


A l’autre bout du fil, le directeur des éditions Michel Lafont ne se souvient plus très bien. « Un livre de révélations sur « Dans la peau d’un Noir » ? Oui, ça me dit quelque chose. Enfin, c’était juste une idée parmi tant d’autres. »


La mémoire qui flanche ?

Pour cette simple « idée », Laurent Richier, comédien touche-à-tout et ancien participant du documentaire, affirme, lui, avoir signé un contrat, reçu une avance et même la visite d’une des éditrices de la maison pour travailler sur le manuscrit pendant une quinzaine de jours. Bizarrement, l’ouvrage a fini aux oubliettes. Dommage. Il racontait par le menu les coulisses rocambolesques d’un programme qui, lors de sa diffusion sur Canal+ en janvier 2007, s’était attiré un concert de louanges dans la presse.


Inspiré par l’ouvrage de J. H. Griffin, un écrivain blanc s’était déguisé en Noir pour dénoncer le racisme dans l’Amérique des années 1960, ce programme présenté comme un documentaire et cornaqué par Renaud Le Van Kim, producteur en vogue du petit écran (« le Grand Journal », « Dimanche+ »…) reproduisait l’exercice avec deux familles, l’une blanche, l’autre noire. Enfermées ensemble pendant un mois dans une maison, elles étaient amenées à vivre différentes expériences en caméras cachées dans la peau de l’autre. Noble cause. Mais ne justifiant pas tous les moyens. « Le racisme, ça ne se raconte pas, ça se vit », clamait à l’époque Le Van Kim. Et quand ça ne se vit pas, ça peut aussi se recréer, serait-on tenté d’ajouter à la lumière des témoignages de la famille Richier, les « Blancs » de l’histoire.


A les écouter, les réalisateurs ne se seraient pas contentés de grimer les protagonistes. La réalité aurait, elle aussi, subi un sérieux raccord maquillage. « Je garde un vrai sentiment de malaise, explique Laurent Richier. J’ai fait passer des gens pour racistes alors qu’ils ne l’étaient pas. »


Un conditionnement pour inciter au racisme

Pour les Richier, originaires de Lorraine et recrutés après une annonce sur un site de casting, les déconvenues ont commencé dès leur arrivée dans la maison. « Sur place, tous les DVD et les livres ne parlaient que de racisme, se souvient Stéphanie, à l’époque animatrice commerciale en supermarché. On a eu l’impression d’un conditionnement. ». La suite sera à l’avenant. Au troisième jour de l’expérience, Laurent, grimé en Noir, part en voiture, en compagnie de Romuald et de deux autres personnes, rouler dans Paris à bord d’une vieille Peugeot 505. Le but des réalisateurs n’est visiblement pas de voir si l’équipage va bel et bien se faire contrôler mais de tout faire pour qu’il le soit. « En deux heures de temps, nous nous sommes fait contrôler trois fois », commente dans le film Laurent au retour de la virée.


La réalité est tout autre. « Dans les interviews, tout était fait pour orienter nos réponses, explique aujourd’hui Laurent. Alors c’est vrai, à un moment, je me suis dit, je suis dans un film, c’est une fiction pour la bonne cause. » En réalité, l’équipe a roulé de longues heures dans Paris sans que rien n’arrive. Au grand dam de la production. « Alors, ils nous ont d’abord demandé de brûler un feu rouge, raconte Laurent. Puis ils nous ont demandé de rouler phares éteints. Et nous sommes allés traîner du côté de chez Sarkozy [NDLR : alors ministre de l’Intérieur], entre Levallois-Perret et l’île de la Jatte. A force de passer et de repasser devant le commissariat, nous avons été stoppés par une patrouille. Du côté de Barbès, on s’est même mis à suivre une voiture de police pour se faire arrêter. A force de nous voir dans le quartier, eux pensaient même qu’on était des flics en civil ! »


Quelques jours plus tard, une expérience similaire fut organisée. Aussi rocambolesque. « Nous faisions le tour des gares parisiennes ». Une fois de plus, rien ne se passait comme souhaité. « Dépitée, la production a fini par appeler le centre de sécurité d’une gare pour leur signaler la présence de trois Noirs louches ». En vain. Une autre séquence ne fut jamais diffusée. Ce jour-là, Stéphanie, grimée en Noire, devait jouer le rôle d’une automobiliste demandant de l’aide pour changer son pneu. « Beaucoup de passants m’ont donné un coup de main. Même des policiers en civil m’ont prêté assistance. A un moment, un monsieur en vélo a refusé. Et puis, pris de remords, il est revenu. J’ai compris que ce qui se passait ne correspondait pas aux attentes des réalisateurs. Ils ont donc décidé d’ôter le cric de ma voiture. Du coup, je passais pour une illuminée, demandant aux passants de changer un pneu sans cric. »


Faux racisme et vrai menteur...

Pour l’expérience de recherche de logement et de travail, Laurent devait se présenter d’abord en Blanc sous son identité réelle, puis en Noir avec pour patronyme Pascal Amadou Kofi . « Il y eut bien des refus injustifiés et des tutoiements inappropriés, raconte Laurent Richier, mais rien de très probant non plus. A tel point qu’un soir un producteur s’est énervé auprès des maquilleurs : “Mais attendez, vous lui avez fait une tête de gentil Black ! Ça peut pas marcher !” » Un reproche non confirmé par l’un des maquilleurs : « Je n’ai pas entendu parler de cette histoire. Mais c’est vrai qu’à un moment, la production était très déçue par les réactions des gens. »


Au fur et à mesure du tournage, le staff se montre plus directif à l’égard de Laurent : « On m’a demandé de m’emporter devant mes interlocuteurs en me disant : “Tu comprends, on fait ça pour les Blacks”… Un vrai bourrage de crâne. J’ai fini par aller dans leur sens. » Une séquence diffusée à l’antenne a laissé un goût amer à Laurent, celle où on le voit se présenter sous l’identité de Pascal Amadou Kofi à un rendez-vous pour obtenir un poste de commercial. La veille, en Blanc, il s’est fait embaucher par le directeur de la société. Cette fois, celui-ci ne peut le recevoir comme cela était initialement prévu. Il obtient néanmoins un entretien d’embauche avec une subordonnée. « Dans le documentaire, je mets ça sur le compte de ma couleur de peau. En réalité, alors que je commentais cette expérience devant la caméra, j’ai reçu un appel du fameux directeur. Il s’excusait platement d’avoir raté notre rendez-vous. Comme la caméra filmait, je lui ai lancé : “C’est parce que je suis noir !” Le type m’a répondu: “Mais monsieur, ma femme est zaïroise.” » Seul le rendez-vous raté a été conservé.


Pour une autre expérience, Stéphanie, grimée en Noire, devait faire le tour des boutiques de luxe de l’avenue Montaigne. Avec une consigne : « On devait pousser à bout les vendeuses. Les harceler de questions, déplier les vêtements… » En début de soirée, les deux femmes se rendent à L’Avenue, un restaurant sélect du quartier. Ils n’obtiennent qu’une table dans une salle annexe. Quelques minutes plus tard, deux membres de l’équipe, Blancs, obtiennent une table bien placée, sans aucune réservation. Un cas explicite de discrimination ? Possible. Mais aujourd’hui, Stéphanie émet les plus gros doutes. « Cela me paraît très étrange qu’un couple décroche une table sans avoir appelé, confirme un membre du staff de L’Avenue. Nous avons près de 800 réservations par jour. Même quand Patrick Bruel vient, il n’est pas sûr d’avoir la table qu’il demande. »


Ce qu’ignore le téléspectateur, c’est qu’un peu plus tôt dans la journée, Ketty, la mère de famille noire, et Stéphanie étaient venues prendre un café dans le même établissement. Et avaient pu s’asseoir là où elles le souhaitaient. Malgré une étonnante clause de confidentialité d’une durée de vingt ans, les Richier, défendus par Me Jérémie Assous, l’avocat qui, depuis 2005, ferraille avec succès pour la requalification des contrats des participants d’émission de télé-réalité en contrats de travail, ont entamé une procédure devant les prud’hommes. Ils demandent le statut d’artistes interprètes et le paiement des heures supplémentaires effectuées sur le tournage où les journées pouvaient parfois atteindre les dix huit heures. L’audience initialement prévue le 14 avril a été reportée au 1er septembre. Hasard ou non : le documentaire ne figure plus aujourd’hui dans l’historique des productions KM Productions affichées sur leur site.

Renaud Le Van Kim : « Une polémique infondée »

« Je ne comprends pas cette polémique. C’est le programme pour lequel je me suis le plus investi et celui dont je suis le plus fier. Il a même été sélectionné dans des festivals. Ce documentaire, ce n’est pas un brûlot. Je n’ai jamais cherché pas à présenter la France comme un pays raciste. Je pense que l’Etat, et la société ont beaucoup de progrès à faire en la matière. Mais les préjugés ont la vie dure. Je suis d’origine asiatique. Les microvexations, le plafond de verre, je les ai vécus. C’est de ça que je voulais parler. Et non pas prendre une revanche. Il n’y a aucune prise de position partisane, aucun manichéisme, aucun filtre éditorial. Quand Ketty et Stéphanie sont reçues comme des reines avenue Montaigne, je l’ai montré comme tel dans le documentaire. Lors des débriefings post-expériences, j’ai même demandé à l’équipe de calmer les participants qui, sous le coup de l’émotion d’une discrimination, pouvaient aller trop loin dans leurs commentaires. Pour l’histoire des contrôles de police, par exemple, ce qui m’intéresse ce n’est pas de savoir s’ils vont se faire arrêter, mais de savoir comment cela se passe. A la sortie du programme, Laurent saluait même notre travail et notre éthique. Et puis, depuis que la cour d’appel de Paris a pris une décision condamnant une société de production audiovisuelle, il se répand en critiques. Il doit penser, lui ou son avocat, que cela sert sa cause devant les prud’hommes. »

mercredi 15 avril 2009

Druon, l'auteur de l'hymne de l'armée des ombres

Paru dans le figaro le 15/04/2009

«Ami, entends-tu

Le vol noir des corbeaux

Sur nos plaines ?

Ami, entends-tu

Les bruits sourds du pays

Qu'on enchaîne.»

Ces vers de Maurice Druon composent l'ouverture et le final du Chant des partisans. Ce chant semble surgir en 1943 de la France, occupée, humiliée, martyrisée, trahie et pourtant combattante.

La répression est implacable. La Milice de Vichy et la Gestapo s'épaulent. Les maquis sont attaqués. Jean Moulin est arrêté, torturé à mort. Dans leurs cachots, au bord des fosses, avant leur exécution, les résistants condamnés sifflent la musique qui porte ces vers, murmurent ce chant dont Maurice Druon dira : «Je l'ai écrit de ma main, de bout en bout, dans la campagne anglaise, très exactement à Couldson Park.»

C'est le dimanche 30 mai 1943. Emmanuel d'Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement de résistance Libération, animateur de l'émission «Honneur et patrie» sur la radio anglaise, recherchait un indicatif musical qui ouvrirait l'émission. «On ne gagne les guerres qu'avec des chansons, La Marseillaise, La Madelon», avait-il dit. Une chanteuse et guitariste d'origine russe, Anna Marly, «Française de préférence», compose une musique lancinante, sur laquelle Maurice Druon et son oncle Joseph Kessel écrivent quelques vers. Puis Maurice Druon, dans un hôtel du Surrey, ce dimanche 30 mai 1943, accomplit le miracle.

Il faut employer ce terme sans emphase mais comme le seul qui convienne. Car il est miraculeux qu'une oeuvre exprime à ce point les sentiments de la nation, et que le peuple s'empare de ces mots ; de cette musique. Il y retrouve l'expression de sa souffrance et de sa détermination, de son désespoir et de sa certitude de résurrection. Le Chant des partisans va s'enraciner dans notre mémoire collective, et devenir la voix de la nation.

La Marseillaise a d'abord été Le Chant de guerre de l'armée du Rhin avant d'être l'hymne national.

Le Chant des partisans c'est Le Chant de guerre de l'armée des ombres avant de devenir l'hymne de la Résistance.

Si la fusion s'opère entre l'oeuvre de Druon, la musique d'Anna Marly et l'âme millénaire de la nation, c'est que le Chant des partisans adopte la forme la plus ancienne de la poésie populaire qu'est la chanson. Simplicité des vers, limpidité du sens, Maurice Druon a retrouvé le génie de la langue que chaque Français reconnaît.

«C'est nous qui brisons

Les barreaux des prisons

Pour nos frères…

Il y a des pays

Où les gens aux creux des lits

Font des rêves

Ici, nous, vois-tu,

Nous on marche et nous on tue

Nous on crève…»

C'est le temps du «Nous». C'est une voix qui jaillit du plus profond de notre histoire, quand le pays est menacé dans son existence même, dans son «être», son «âme». «Nous» savons que seul un sursaut collectif, dépassant nos rituelles divisions, peut «nous» sauver.

Alors le chant, le poème, l'écrit qui condensent cette angoisse et cette espérance, entrent dans le patrimoine immémorial de la nation. Le «Je» s'efface. Le «Nous» s'est approprié l'oeuvre. Le manuscrit du Chant des partisans a éte classé Monument historique par le ministère de la Culture en décembre 2006.

En écrivant ces vers, le dimanche 30 mai 1943, Maurice Druon et Anne Marly et Joseph Kessel a été ce faiseur de miracle. Sa trace est à jamais inscrite dans notre mémoire :

«Ami si tu tombes

Un ami sort de l'ombre

À ta place.»

Max Gallo